Veuillez patientez...


DIVERS - Fan fiction

Halo : Future of Innocence


- CARLSON, A DROITE !

Carlson jeta un coup d’œil dans la rue adjacente dont il prenait couverture depuis l’angle. En dépit des centaines de civils fuyant dans tous les sens en masses désordonnées, il n’eut aucun mal à discerner parmi elles quelques silhouettes qui n’avaient rien d’humain. Hauts d’au moins une tête de plus que la plupart des gens, les Kig-Yars – affublés du sobriquet de Rapaces depuis le début de la Guerre – étaient munis de carabines extraterrestres tirant des traits de plasma d’un vert fluorescent signalant leur chaleur extrême, et descendaient des civils à tour de bras. C’était un comportement peu commun chez eux, remarqua Carlson, car ils étaient réputés pour être une race de tireurs d’élite, planqués sur les toits et à bonne distance de l’ennemi, à cause de leur stature maigrichonne et frêle. Mais Carlson comprit rapidement leur petit stratagème ; ils utilisaient les masses de civils comme couverture, afin que les marines ne puissent les descendre sans risquer, au mieux, de blesser quelqu’un au passage. Bien vu, les piafs.

Carlson enclencha la liaison COM de proximité de son casque :

- On les embroche, les gars ! Pas de coup de feu, je répète, pas de coup de feu !

Il dégaina son couteau de combat et fondit sur le Rapace sur le plus proche. Ces enfoirés étaient peu capables de se défendre au corps-à-corps, pas sans couteau en tout cas, et le premier eut tôt fait de se retrouver par terre, la gorge ouverte, très vite suivi par ses camarades.

- Bon boulot, Escouade Bravo, annonça Carlson à travers sa COM tandis qu’il essuyait sa lame sur le dernier qu’il avait tué. On se regroupe, terminé.

Ses soldats le rejoignirent, non sans mal, bataillant à travers la foule paniquée.

- Au rapport ! aboya Carlson.

- Marvin dit en avoir vu d’autres arriver par l’est, répondit son second.

- D’autres Rapaces ?

- Et des Grognards. Des ultras, avec canons à combustible et tout le bordel.

Carlson jura.

- Ils vont tirer dans le tas. Et pas moyen de faire évacuer tout le monde à temps.

- Pourquoi ils n’envoient pas des Spartans ? demanda un autre.

- On est assez grands pour faire notre boulot tout seul, cracha Carlson. Qu’ils aillent se faire foutre, on va aller buter ces fils de chien nous-mêmes !

Ses marines répondirent avec un « hoo-ah ! » unanime. Ils prirent la direction de l’est, passant par les ruelles afin d’éviter de se faire piétiner. Alors qu’il avançait, fusil d’assaut braqué devant lui, Carlson priait pour ce qu’ait dit l’un de ses hommes soit vrai. Avoir affaire à des Grognards – Unggoys, de leur dénomination extraterrestre – armés de bazookas aliens était une chose, mais cela restait gérable pour des soldats de leur trempe. En revanche, s’il s’avérait qu’ils étaient épaulés par des castes de leur Alliance plus importantes… l’escouade de Carlson n’était pas suffisamment armée pour parer une telle éventualité.

Une fois arrivés en bordure de la ville, le marine perçut le ronronnement distinct des moteurs de plusieurs Phantoms, les vaisseaux de troupes extraterrestres, stationnant non loin d’ici.  

- Escouade, en formation ! ordonna Carlson en levant le poing.

Les soldats se séparèrent, se dissimulant dans les différentes ruelles des alentours. Carlson serra des dents. Il n’avait même pas de tireur d’élite dans son escouade pour les couvrir. C’était tellement mal barré.

Planqué dans sa ruelle, Carlson vit les Grognards arriver. Les petits êtres trapus d’à peine un mètre cinquante, chacun vêtu d’une armure argentée surmontée d’un réservoir pyramidal rempli de méthane – leur oxygène – accroché sur leur dos, clopinaient précipitamment sur le bitume, poussant des aboiements aigus pour communiquer. Ils portaient sur leur épaule d’énormes canons aux contours bombés, d’une teinte oscillant entre le doré et l’orange : les engins ne faisaient pas loin des trois-quarts du corps de leurs porteurs. Ce qui n’empêchait pas ces derniers de pouvoir les manier avec une efficacité affreusement dévastatrice.

Carlson décrocha une grenade de sa ceinture et enclencha la COM :

- A la grenade, les gars. A mon signal.

Il attendit une minute de plus que les Grognards arrivent au niveau de leurs ruelles.

- On balance ! aboya-t-il.

Il enclencha sa grenade à fragmentation et l’envoya en l’air. L’explosif atterrit aux pieds d’une des cibles, presque en même que ceux de ses coéquipiers. Les petits extraterrestres eurent à peine le temps d’exprimer leur surprise qu’ils furent tous emportés dans un enfer de flammes et de shrapnels.

- Les autres vont pas tarder, maintenant qu’on a tapé dans la fourmilière ! s’exclama un marine. 

- On tient nos positions…

Carlson eut à peine le temps de finir son ordre que sa COM s’emplit de cris entrecoupés de parasites. Il brandit son fusil d’assaut et se précipita dans la ruelle la plus proche. Ni une ni deux, il ouvrit le feu sur la haute silhouette en train d’étrangler son camarade, tenu à bout de bras à pas moins de deux mètres du sol. Les boucliers du guerrier covenant scintillèrent au contact des balles, mais il lâcha le marine et disparut au coin de la ruelle avant que son armure put céder.

Carlson accourut pour relever son camarade.

- D-des Elites ! cracha celui-ci entre deux inspirations difficiles.

- On se replie ! balança Carlson dans le canal dédié à son escouade.

Ils retournèrent dans la rue principale, et seulement deux autres marines les rejoignirent. Carlson jura entre ses dents. Puis il aperçut l’un d’eux, en face de lui, regardant par-dessus son épaule avec des yeux écarquillés. Il se retourna, le doigt sur la gâchette.

Au milieu de la large avenue, une silhouette absolument immense s’avançait lourdement, sans se presser. Carlson sentit un frisson parcourir son dos. L’Elite – Sangheili, dans leur langue – était proprement gigantesque, et c’était peu dire pour une espèce dont la moyenne avoisinait les deux mètres cinquante. Celui-là faisait au moins quatre mètres de haut, mais le plus effrayant restait l’énorme armure qu’il portait. Un véritable tank sur pattes. Jamais Carlson et son équipe ne seraient capables de l’abattre… et tous le savaient.

- C’est quoi ce truc ?! s’exclama le marine aux yeux écarquillés.

- On se tire ! ordonna Carlson.

Ses hommes ne se firent pas prier. Aucun d’entre eux n’avait de quoi ne serait-ce qu’abaisser les boucliers du titan reptilien.

Carlson régla sa COM sur le canal de guerre local :

- Ici le sergent Carlson, de l’escouade 2/B, sortie est de Fenryr ! Demande extraction immédiate et appui aérien ; lourds renforts des Opérations Spéciales covenantes en approche !

Le marine juste devant lui s’arrêta brusquement. Carlson réalisa que son épaule droite s’était affaissée, comme si quelque chose d’invisible faisait pression dessus. La seconde d’après, sa tête sauta de ses épaules pour aller rouler plus loin sur le bitume. La silhouette d’un Elite se matérialisa alors devant le sergent, lâcha le corps sans vie qu’il agrippait encore par l’épaule et se tourna vers le second marine qui épaulait son fusil pour l’arroser, mais un long trait de plasma entremêlé de pourpre et de blanc traversa son crâne de part en part, freinant net ses ardeurs. Carlson leva la tête vers les toits, d’où une autre silhouette sangheilie se découpait contre le ciel mauve.

Ils étaient cernés.

Carlson leva son fusil. Il savait parfaitement que les Covenants ne faisaient jamais de prisonniers – en tout cas, pas de la petite friture comme lui et ses hommes –, alors pourquoi se rendre ? Son second l’imita, mais avant qu’ils puissent exprimer leur désaccord avec la pédagogie d’outre-espace, une force invisible leur arracha leur fusil des mains. Ceux-ci se tordirent tout seuls, flottant au-dessus d’eux comme par magie. Un quatrième Elite apparut, plus grand que son congénère – qui paraissait globalement petit pour un membre de son espèce, faisant juste un peu plus d’une tête que Carlson.

Le dernier Elite enleva son casque hermétique, équipé d’œillères d’un jaune luisant ainsi que de deux pointes plates parallèles longeant les deux côtés du casque – une esthétique sans doute destinée à intimider ennemis comme alliés – et le lâcha. L’objet rebondit sur le sol avec un bruit métallique lourd que Carlson crut interminable. Il vit l’Elite tendre le bras et le saisir à la gorge d’une seule de ses mains munies de deux doigts et deux pouces opposables, et le soulever à hauteur de sa gueule de dinosaure dont la mâchoire inférieure était remplacée par quatre mandibules disposées en paires parallèles sous la mâchoire supérieure, et remplies de dents acérées. Le saurien extraterrestre plongea son regard jaunâtre dans celui d’un Carlson suffocant.

- Vous allez tous mourir, articula-t-il d’une voix gutturale et à la prononciation approximative.

Carlson remarqua alors qu’il avait le côté gauche de sa tête, derrière l’œil, entièrement brûlé. Puis il entendit le début d’un craquement net et ce fut le noir. 
Vingt-cinq ans plus tard. 

 

 

 

- Halte-là, voyageur !

Presque aussitôt que la voix tonna, cinq fusils se dressèrent dans un cliquetis quasi-unanime. La silhouette qu’ils prenaient pour cible se figea à quelques mètres du poste de garde occupé par une troupe d’Unggoys. Elle était bien plus haute et bien plus imposante qu’eux, enveloppée par des châles dont les lambeaux dansaient allègrement au rythme de l’air frais nocturne.

- Cette zone est interdite aux civils, reprit l’Unggoy qui était manifestement le chef, et peu importe votre race, vous êtes tenu de faire demi-tour sans discuter.

Sa voix était plutôt grave pour quelqu’un de son espèce, et les nombreuses cicatrices parcourant les épines et les crevasses de ses bras noueux et grisâtres témoignaient d’un long passé difficile. Chez les Unggoys, sacrifiés à tour de bras, l’utilisation d’une armure à boucliers énergétiques restait un privilège accordé à autant d’individus qu’une main n’avait de doigts ; pour un guerrier qui n’avait donc aucune réelle protection contre les armes à feu, ces cicatrices étaient la preuve d’une hargne, d’un désir de survie et d’une agilité au combat hors-normes. La silhouette resta silencieuse quelques instants, durant lesquels la nervosité de la troupe, le leader exclu, était fortement palpable. Puis une voix profonde et infiniment plus grave que celle de l’Unggoy s’éleva de sous les châles :

- Et qui vous dit que je suis un civil ?

Certains Unggoys remuèrent légèrement. Cette tonalité, ces intonations, cet accent, ne laissaient plus aucun doute quant à l’appartenance ethnique de l’inconnu. Ce qui ne fit qu’accroître leur anxiété.

Mais le chef ne se dégonfla pas, se dressant au contraire de toute sa petitesse face à l’autre :

- Qui que vous soyez, répondit-il avec une pointe de défi dans sa voix étouffée par son masque respiratoire, vous ne semblez pas porter un uniforme réglementaire à nos rangs, Sangheili.

Son interlocuteur émit un petit rire qui ressemblait davantage à un grondement.

- Si j’avais encore été en service, je t’aurais étranglé avec tes propres intestins pour une telle insubordination, dit-il calmement. En outre, il me semble, à moins que vous ayez tous été trop occupés à téter du méthane, que vous savez que vos uniformes ne sont plus non plus réglementaires depuis un certain temps maintenant.

Les Unggoys se regardèrent. Ils savaient qu’il avait raison ; ils ne faisaient plus partie de l’alliance pour laquelle ils avaient tous servis autrefois. Plus personne n’en faisait partie.

- Donc, soit vous me laissez passer, soit vous mourrez tous, et je passe quand même.

Il fit un pas en avant. Les petits extraterrestres tressaillirent, leurs fusils toujours braqués sur lui.

- A vous de me dire quelle solution vous convient le mieux.

Le chef hésita quelques secondes. Ce fut amplement suffisant. Un bras musclé et recouvert d’écailles plus ou moins épaisses jaillit de sous la montagne de haillons. Le Sangheili chargea et envoya un crochet en plein dans le masque du courageux Unggoy, qui lâcha son arme sous l’effet de la surprise, bascula en arrière et s’effondra par terre, complètement KO. Son attaquant ramassa son arme, un fusil à plasma d’un bleu obscur qui ressemblait à une ovale scindée horizontalement par le milieu, et dont les deux parties étaient séparées par une crosse se trouvant entre elles. Un fin éclair lumineux crépitait là où devait normalement se trouver le canon de l’arme, au bout des deux moitiés, les reliant l’une à l’autre. L’ancien guerrier covenant le braqua sur les autres Unggoys qui sursautèrent et raffermirent la prise sur leur arme.

- Vous savez que je suis plus rapide que vous, siffla le Sangheili. Laissez-moi passer et il ne vous sera fait aucun mal. Tentez ne serait-ce que de faire pression sur votre gâchette et je prendrai plaisir à torturer le dernier encore debout.

Une fois encore, les aliens aux allures de crapauds échangèrent des regards. La plupart des membres de leur espèce n’était pas très intelligente ;  l’histoire de ce peuple était inscrite dans la persécution et la souffrance, ayant toujours été utilisé comme pure chair à canon de force par la coalition religieuse multiraciale connue sous le nom d’Alliance Covenante. C’était une espèce extrêmement fertile qui avait la capacité de se multiplier en un espace de temps très réduit, bien qu’une rébellion d’ampleur massive de leur part leur avait valu de frôler l’extinction et l’annihilation totale de leur monde natal. Maintenant libérés de leurs tourmenteurs, ces Unggoys ne voulaient plus subir ce que leurs ancêtres avaient vécu. Ils lâchèrent leurs armes et levèrent leurs avant-bras disproportionnés en l’air en signe de reddition.

Sans un mot, la silhouette baissa son arme et passa devant eux, ses pas lourds crissant sur le sol aride et orange de poussière. Les Unggoys le suivirent du regard.

 

 Lorsqu’il fut à bonne distance du poste, le Sangheili jeta son arme par terre avec un grognement. Il n’avait pas prévu de se retrouver nez-à-nez avec une quelconque forme de vie intelligente ici. La planète avait été envahie et dépeuplée de manière expéditive par l’armée covenante il y avait plusieurs années de cela, dans l’espoir d’y déloger un laboratoire forerunner qui aurait pu les aider à avancer encore plus loin dans cette technologie « divine » dont ils s’étaient tant inspirés. C’est pourquoi la surface de la planète avait eu la chance d’échapper au sort que les Covenants avaient réservé au reste des colonies humaines : une vitrification pure et simple, qui aurait entraîné une stérilisation du sol et l’extinction de toute vie sur la planète. Ils n’avaient rien trouvé malgré tout, et l’apparition de renforts spatiaux ennemis avaient dû les pousser à quitter le système sans avoir eu le temps de tout vitrifier.

Au fur et à mesure qu’il avançait, le Sangheili finit par percevoir les contours laminés que formaient les ruines d’une ancienne ville humaine prospère. Il s’arrêta un instant et serra le poing, une profonde expiration à la limite du grondement sourd s’échappant de sa gorge. Sa tête était elle aussi abritée par des châles, ne laissant chatoyer que deux yeux félins d’un jaune dont l’intensité était rare chez ceux de son espèce. Il la secoua légèrement et reprit sa marche en direction de la ville.

Cela faisait maintenant près de vingt ans qu’il avait lui-même quitté l’Alliance, bien avant qu’elle ne soit définitivement détruite, en l’an 2553. Il lui avait fallu pour cela renoncer à sa gloire, à la réputation qu’il avait si durement gagné au sein du conglomérat, à ses croyances. Mais c’était celles-ci même qui l’avaient conduit à prendre le chemin de l’hérésie. L’Alliance Covenante s’était formée sur des bases religieuses extrêmement puissantes, la croyance en un au-delà qu’ils pouvaient tous atteindre, une échappatoire de leur misérable vie terrestre, au travers d’outils laissés par les Seigneurs, les Dieux, la race des Forerunners. Ces êtres anciens, mystérieux et disparus que nul contemporain n’avait jamais vu, dont nulle représentation visuelle existait, avaient laissé pour seule preuve de leur existence et de leur règne suprême intergalactique une myriade d’artefacts dont la technologie dépassait largement celle de toute autre espèce connue. Parmi eux se trouvaient ce que les Covenants appelaient pieusement les Anneaux Sacrés, ou Halos, d’immenses anneaux-mondes que les San ‘Shyuum, la caste dirigeante du Covenant, disaient posséder la capacité de transporter tout être étant digne dans l’au-delà, et ainsi le faire devenir l’égal des Forerunners. La philosophie du Grand Voyage.

Le vétéran repensa à tout cela avec une monotonie qui avait engourdie sa honte. En grande partie, du moins. Il savait qu’il n’avait pas été le seul à avoir été dupé par les sermons des Hiérarques. Toute l’Alliance l’avait été. Mais les Sangheilis, en particulier, s’étaient senti souillés, bafoués, volés de leur honneur. C’était eux qui avaient établi le Covenant avec les San ‘Shyuum il y avait de cela des millénaires, à la suite d’une longue guerre qui ne laissait la place du vainqueur à aucun des deux camps. C’était eux qui avaient accepté en premier de confier leur honneur, leurs traditions, leurs coutumes, entre les mains de ceux qui avaient été leurs ennemis pendant un temps. Et, lorsque les San’ Shyuum commencèrent à leur tourner le dos purement et simplement en faveur d’une caste que les Sangheilis haïssaient, ces derniers s’étaient senti trahis au plus profond de leurs convictions. Ils finirent par découvrir les mensonges des San ‘Shyuum, en plus du massacre des hauts représentants sangheilis ordonnés par ces derniers. Menés par le leader spirituel de leur race, l’Arbiter, ceux qui avaient jadis été le pilier militaire et stratégique de l’Alliance avaient fini par se retourner contre celle-ci, choisissant de rejoindre les humains contre lesquels ils s’étaient battus depuis tant d’années.

Mais lui, lui avait été à cette place bien avant la plupart de ses frères. Pendant plus d’une décennie, il était passé de guerrier des Forces Spéciales de l’Alliance craint et redouté de tous à un vulgaire hérétique qui avait jeté l’opprobre sur sa patrie, sa famille, tout ça parce qu’il avait su y voir plus clair qu’eux. Il ne leur en voulait pas, d’un côté. Ce pacte remontait à plusieurs générations et était profondément ancré dans leur culture, de même que leur culture s’était profondément ancrée dans ce pacte. Il était donc logique que la plupart d’entre eux refusent de voir que cette loyauté vieille de plusieurs millénaires n’était qu’une mystification.

Vingt minutes plus tard, le Sangheili arriva finalement en bordure de la ville. Les ruines laissées à l’abandon depuis plusieurs années voyaient la nature rependre son droit sur elles. Beaucoup de buildings n’étaient plus qu’une montagne de gravats, et les routes, complètement défoncées par endroits, étaient déchirées par de larges crevasses d’où une végétation nouvelle et sauvage s’échappait, comme prisonnière de l’asphalte depuis des millénaires. Le grand saurien extraterrestre passa devant une tour qui s’était affaissée sur sa voisine, comme si celle-ci tentait de la retenir de complètement s’effondrer.

Il continua sa marche une bonne heure, jusqu’à arriver sur une grande place – ou du moins ce qu’il en restait – qui faisait office de centre-ville. L’endroit grouillait de monde et d’activité autrefois. Le Sangheili se souvenait encore des hologrammes qu’il avait vu de la ville en salle de briefing, dans le croiseur à bord duquel il stationnait alors. Il se souvenait encore de son arrivée et de celle des son escouade en modules de largage atmosphérique. Il se souvenait encore des cris.

Il se dirigea vers le centre de la place. Ses sabots à deux orteils produisaient un raclement sur le pavé encore blanc, seul bruit accompagné des hululements de quelques oiseaux de nuit. Il grimpa les larges marches plates menant à une statue située en plein milieu, représentant un humain mâle accompagné de sa femelle et de leur progéniture. Une plaque en-dessous indiquait ce qui semblait être une citation, mais le Sangheili savait uniquement parler leur langue, pas la lire. Ça n’était pas important de toute manière.

Il posa le genou droit à terre ainsi que le poing gauche et posa son autre main sur sa poitrine brunâtre. La tête baissée devant l’imposante statue, il entama une prière sangheilie dans son dialecte natal. Sa voix coulait comme un bourdonnement sépulcral, d’un rauque caverneux. Il s’interrompit doucement au bout de plusieurs minutes, plongea délicatement la main dans ses châles et en ressortit un objet qu’il posa avec une lenteur révérencieuse devant lui. C’était une espèce de manche argenté en forme de « m » inversé prenant la largeur d’une main sangheilie, les creux servant à y placer les doigts : la poignée désactivée d’une épée à lames énergétiques. Une arme que seuls les guerriers sangheilis de haut rang et les aristocrates étaient autorisés à manier. Dévastatrice entre les mains de l’épéiste aguerri.

Il reprit sa prière. Ses mandibules s’agitaient follement alors que les psaumes extraterrestres s’enchaînaient dans l’ordre voulu. Il resta ainsi pendant plus d’une heure, bien même après que sa prière fut terminée, aussi immobile et imperturbable que les débris qui l’entouraient. Alors qu’il finissait ses oraisons, des souvenirs de son passé guerrier remontèrent. Il les laissa déferler en lui comme autant de petites aiguilles perçant sa peau reptilienne. Il finit par pousser un profond mais doux grondement.

La ville était relativement grande. Elle devait servir autrefois de centre touristique régional au vu des jardins et autres attractions qu’elle avait jadis abrité. Ça aussi il s’en souvenait encore, de cette élégance et cette attention portées à l’architecture. Ils avaient tout détruit, bien évidemment, mais ça n’était pas ce qu’ils avaient fait de pire ce jour-là.

Il s’arrêta devant un petit bâtiment éboulé. De sous les décombres, quelques os dépassaient. Il les fixa du regard. Ceux-là étaient l’œuvre de son plus fidèle ami, son second, son frère de sang. Un Sangheili exceptionnellement massif. Même un chef de meute jiralhanae, ces primates géants extraterrestres entre le gorille et l’ours, n’était pas aussi imposant. Il avait démoli ce refuge où s’était enfermé quelques familles humaines avec la force de ses bras seuls.

Il eut un rictus. Khor lui avait été infaillible, mais l’inverse n’était pas vrai. Il avait déserté pendant un temps, alors que Khor, lui, était resté fidèle à son poste, devenant même maître d’une flotte hérétique. Pendant longtemps, trop longtemps, il était parti. Mort. Il l’avait frôlée, par ailleurs. Il devait sa vie à un Kig-Yar qui l’avait sauvé in-extremis. Ils avaient parcouru un bout de chemin ensemble, puis ils avaient décidé de revenir sur le théâtre des opérations. Vers son ami. Leurs retrouvailles avaient été pour le moins mouvementées. Il lui avait fallu se battre contre Khor à cause de ce qu’il avait fait, même si tout avait fini par rentrer dans l’ordre. Temporairement.

Il s’était à nouveau enfui sans crier gare. Il savait que Khor ne l’en aurait pas empêché, mais il ne voulait pas le regarder en face pour lui annoncer que son plus vieux camarade allait encore disparaitre Dieu sait où, regarder la déception se dessiner sur son visage buriné.

Il se détourna des ruines avec un grognement. Son esprit tout entier vociférait des accusations de désertion, mais son cœur, son âme, protestaient. N’avait-il pas assez donné, assez sacrifié, pour qu’on ne puisse encore le laisser en paix ? Fallait-il pour cela qu’il donne sa vie, finalement ?

Il s’arrêta net, tiré de ses pensées aussi brutalement qu’un poisson hors de l’eau. Il venait d’entendre un cri. Du moins il croyait. Il ne serait pas surpris de se mettre à délirer.

Mais le cri recommença. Un cri aigu, semblable à ceux qu’il avait pu entendre ici et sur tant d’autres planètes. Des caquètements métalliques fusèrent en réponse, et immédiatement il tourna les talons pour se diriger vers la source du chahut d’un pas lourd.

Au détour de la rue, il aperçut, lui tournant le dos, un groupe de quatre Kig-Yars réunis autour d’une voiture renversée sur le toit. Leur présence ici surprenait moins le Sangheili que celle des Unggoys : les Kig-Yars étaient des pirates nés, pillant et saccageant tout ce qu’ils trouvaient. Même du temps de l’Alliance, c’était eux qui avaient établi un marché noir relativement prospère au sein de cette dernière. C’était également eux qui avaient déclenché la rébellion unggoy – car, bien que ceux-ci fussent assez persécutés pour pouvoir la déclencher par eux-mêmes, les Kig-Yars avaient mis le feu aux poudres en tentant de stériliser illégalement cette espèce avec laquelle leurs relations n’étaient pas au beau fixe, si tant est qu’on puisse employer un euphémisme. Le Sangheili avait toujours été convaincu qu’ils avaient rejoint l’Alliance uniquement dans le but de se renflouer les poches, et non par pure croyance envers les Forerunners.

Les extraterrestres aux allures d’oiseau et d’iguane semblaient tenter d’ouvrir une des portières défoncées du véhicule, d’où émanaient les cris et les pleurs aigus. Le Sangheili identifia les Kig-Yars comme appartenant à la sous-espèce des Ibie’shan, dont l’apparence était bien plus reptilienne qu’aviaire, contrairement aux autres sous-espèces connues ; leurs larges mâchoires remplies de crocs épais ainsi que leurs petits yeux ronds et jaunes leur donnaient des airs de dinosaure. Ils étaient également connus pour être plus robustes et plus forts.

Les pleurs se mêlaient aux claquements métalliques des Kig-Yars. Le vétéran secoua la tête. Ces cris de détresse le perturbaient. Il ne put s’empêcher de lâcher un grognement involontaire, ce qui ne manqua pas d’attirer l’attention de l’un des pirates. Il interpella deux de ses compagnons qui se tournèrent à leur tour vers le Sangheili. Des lames d’un rose électrique surgirent de leur main griffue. Le guerrier recula alors qu’ils s’avancèrent lentement, campés sur leurs jambes d’autruche, comme prêts à lui bondir dessus. Ils se séparèrent pour commencer à l’encercler. Il serra les mandibules. Il savait qu’ils étaient loin d’être aussi impressionnables que les Unggoys ; tenter de les intimider ne ferait que les énerver. Il allait devoir leur faire face.

Le premier, celui à sa droite, se jeta sur lui avec un piaillement métallique strident, son poignard à énergie brandi. Le Sangheili fit un pas de côté et lui saisit le poignet pour l’envoyer bouler. L’Ibie’shan se réceptionna sur ses pattes et revint à la charge, cette fois avec un de ses congénères. Le saurien envoya son sabot en plein dans la tête de ce dernier, ce qui freina net ses ardeurs. Le second tenta à nouveau de le poignarder, mais l’ancien soldat esquiva et bloqua la tête de son agresseur sous son bras râblé. Un craquement sourd retentit l’instant d’après et le Kig-Yar cessa de se débattre. A peine l’eut-il lâché que le troisième lui sauta dessus. Le Sangheili saisit un morceau de béton trainant à ses pieds et l’envoya à terre avec. Ni une ni deux, il leva son sabot et l’acheva d’un coup bien placé sur la gorge. Gak.

          
      Avec un grognement, il fit jouer ses épaules et se retourna vers la voiture renversée. Le quatrième Kig-Yar avait disparu. Seuls les pleurs venant de l’intérieur de la carcasse étaient maintenant audibles. Les poings serrés, il s’avança vers elle. Il pencha sa haute silhouette vers la portière… et sentit quelque chose de lourd atterrir sur son dos. Il tituba alors que le dernier Kig-Yar enfonça ses griffes dans sa peau afin de s’accrocher à lui. Avec un rugissement, il tenta de le renverser en essayant de l’atteindre avec de grands moulinets, mais son adversaire fut plus rapide et planta ses larges mâchoires dans son épaule. Le Sangheili mugit et jeta son dos contre un mur avec telle violence que celui-ci s’effrita. Le Kig-Yar s’effondra à genoux, le souffle coupé, et le guerrier se retourna, enragé, pour le tabasser à mort.

Il recula en chancelant, le souffle grondant et haletant. Son épaule était couverte d’un sang violet qui ruisselait des profondes marques laissées par son agresseur. Il dégagea le châle taché et déchiré pour constater l’étendue des dégâts. Avec un rictus de dépit, il le jeta, puis déroula celui qui couvrait sa tête, dévoilant le côté gauche de son visage entièrement couvert de brûlures depuis longtemps cicatrisées. A cet endroit, sa peau restait d’un brun noirci parcheminé, mais son œil n’avait aucun souffert de l’incident, qui l’avait laissé miraculeusement intact.

Il enveloppa le morceau de tissu autour de son épaule, une large tache d’un violet très sombre s’épanchant presque immédiatement dessus. C’était le mieux qu’il puisse faire pour le moment.

Les plaintes s’étaient tu. A nouveau, il s’avança vers la voiture, la main sur sa blessure. Posant un genou à terre, il s’affaissa pour regarder à travers la vitre brisée. L’intérieur du véhicule était majoritairement plongé dans l’obscurité, mais la lumière dégagée par le satellite de la planète projetait dans celui-ci un unique rayon livide sur une figure encore à moitié plongé dans le noir. Le Sangheili aperçut un large œil bleu, encore larmoyant et écarquillé d’effroi, planté sur un visage rond surmonté d’une touffe de cheveux bruns. Il fronça les sourcils et cligna des yeux, incrédule. Il se redressa, saisit la portière enfoncée et tira de toutes ses forces. Elle grinça et se délogea légèrement. Il insista encore et elle finit par céder à grands renforts de protestations métalliques, pendouillant piteusement sur le côté. Le guerrier s’agenouilla à nouveau avec un grognement. L’enfant humain n’avait pas bougé, lui renvoyant son regard à travers les ténèbres. Ils restaient ainsi, face à face, comme deux animaux sauvages se jaugeant. Et c’était ce qu’ils étaient. Deux êtres qui n’auraient jamais, au grand jamais, pensé se rencontrer. Le grand extraterrestre détourna le regard et baissa la tête. Il n’avait absolument aucune idée de ce que cet enfant faisait tout seul au milieu de cette ville-fantôme. Il ne savait pas s’il avait de la famille, ou si celle-ci avait été une des nombreuses victimes de soldats comme lui. Mais en cette heure, en cet endroit où rien n’aurait pu prédire cette rencontre, il devenait convaincu qu’il avait devant lui une chance de rattraper, non pas entièrement sinon un peu, les atrocités qu’il avait pu commettre tout au long de cette vie. Il en devenait persuadé, bien plus qu’il n’avait jamais été persuadé de la divinité des Anciens ou de la légitimité du Covenant.

Il tendit une main composée de deux doigts et deux pouces opposables.

- Je suis Toha.           

Posté le : 27/02/2015


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